Mieux comprendre les violences obstétricales et gynécologiques

Dans le cadre des 12 jours d’action et de lutte contre les violences sexuelles et sexistes, nous avons décidé de nous intéresser de plus prêt aux violences obstétricales et gynécologiques.

Pour ce faire, nous avons convié une invitée spéciale, Zélie Chancogne, pour une interview sur ce sujet. Zélie Chancogne détient un baccalauréat de psychologie de l’Université Lyon 2, en France. Elle termine également une maîtrise de sexologie recherche-intervention à l’UQAM où elle a pu réaliser un mémoire sur les violences gynécologiques et obstétricales, et ce, sous la direction de Sylvie Lévesque.

Bonjour Zélie, pourrais-tu nous parler rapidement du mémoire que tu as réalisé ? Quelles sont ses grandes lignes ?

Alors, je dois souligner que mon mémoire n’est pas encore complètement terminé. Pour le rédiger, j’ai pu profiter du soutien et des précieux conseils de ma directrice de recherche, Sylvie Lévesque, sans qui je pense que je n’aurais pas pu aller aussi loin dans ma démarche de recherche.

En attendant, je pense qu’au travers de ce mémoire, j’avais vraiment envie de soutenir, dans une perspective féministe, la parole de personnes victimes de violences obstétricales et gynécologiques au Québec. J’ai donc réalisé dix entrevues individuelles avec une personne non-binaire et neuf femmes cisgenres qui déclaraient avoir été victimes de tels actes. L’âge des personnes que j’ai pu rencontrer variait de 24 à 57 ans. Dans les entretiens, ce qui m’intéressait particulièrement c’étaient les formes de violences subies, les réactions des personnes victimes sur le moment et les stratégies adoptées pour leur résister à plus ou moins long terme. À la fin, j’ai vraiment pu travailler sur les processus de reconnaissance de la violence subie et de reconstruction à la suite de cette dernière.

Pendant l’interview, je vais sûrement donner plusieurs exemples de témoignages des personnes que j’ai pu rencontrer. Ce que je peux dire pour le moment, c’est que je me suis sentie vraiment chanceuse de pouvoir discuter avec toutes ces personnalités qui m’ont impressionnées par leur courage et leur volonté de soutenir les autres victimes.

Opération Cocon mentionne un Trigger Warning concernant les témoignages qui suivront. Ils peuvent être difficiles à lire ou peuvent faire remonter des émotions négatives. Ne pas hésiter à arrêter la lecture ou à demander du soutien.

Pour entrer dans le vif du sujet, pourrais-tu nous expliquer ce qu’est la violence obstétricale et gynécologique ?

Une définition que j’utilise souvent pour l’expliquer est la suivante : la violence gynécologique et obstétricale consiste en « des gestes, propos, pratiques et comportements exercés ou omis par un.e ou plusieurs membre du personnel soignant sur un[.e] patient[.e] au cours d[e son] suivi gynécologique et obstétrical » [1].

En mettant en commun les recherches dans le domaine, on peut dire que c’est une forme de violence se trouvant sur le continuum des violences faites aux femmes. C’est aussi plus largement une violence institutionnelle provenant du domaine de santé. Elle peut aussi entraîner une violation des droits civils fondamentaux, des droits sexuels et reproductifs et du consentement libre et éclairé des patient.e.s qui en sont victimes.

Plusieurs auteur.rices ont pu proposer une classification des formes de violences qui apparaissent dans un contexte gynécologique et obstétrical. De mon côté, j’ai le plus souvent utilisé le modèle d’Ana Flávia Pires Lucas d’Oliveira et de ses collaborateur.ice.s [2]. Leur approche propose six catégories de violences qui peuvent se recouper entre elles. Ces cinq formes de violence sont la négligence, la violence psychologique et/ou verbale, la iatrogénèse médicale, des procédures médicales imposées de manière coercitive ou sans le consentement, la violence physique et la violence sexuelle.

* Adénomyose : forme d’endométriose (maladie inflammatoire chronique)
* Point du mari : Un point de suture supplémentaire à la suite d’une épisiotomie pour resserrer le diamètre du vagin et favoriser le plaisir sexuel du mari. [3]

Au Québec, où est-ce qu’on en est avec les violences obstétricales et gynécologiques ? À quel point c’est un phénomène présent ?

En occident, on sait que les violences commises dans les institutions hospitalières seraient davantage commises à l’égard des femmes. Une étude suédoise montre qu’environ 13% à 28% de femmes sur dix estiment avoir subi de la maltraitance (psychologique, physique, sexuelle) au cours de leur vie dans les établissements de soin [5] contre 8,1% d’hommes [4]. Si on se recentre sur le sujet des violences obstétricales et gynécologiques, une étude étasunienne permet de constater qu’une femme sur dix serait potentiellement victime de ce phénomène en contexte d’accouchement [7]. Cependant, il ne semble pas, à ce jour, exister de prévalence sur les violences obstétricales et gynécologiques au Québec. On n’a encore moins de données au niveau des violences spécifiquement commises en contexte gynécologique.

Si on se prête à la théorie féministe intersectionnelle, comment on pourrait comprendre les violences gynécologiques et obstétricales ?

Dans une perspective intersectionnelle, les formes de violences gynécologiques et obstétricales peuvent varier ou s’intensifier en fonction des positions sociales des personnes qui viendront consulter.

Si on utilise la roue de l’intersectionnalité de Greta Bauer, titulaire d’une Chaire en science du sexe et du genre des IRSC[1] [2], on peut peut-être mieux identifier et comprendre certaines positions sociales qui entraineront une vulnérabilité supplémentaire aux violences gynécologiques et obstétricales.

Pour donner quelques exemples, en fonction de leur âge, certaines personnes pourront se faire refuser ou imposer certains traitements. On sait aussi qu’au Canada, des femmes considérées comme obèses peuvent se faire refuser l’accès à certaines cliniques de fertilité ou à des techniques d’aide à la procréation. Beaucoup de chercheur.es travaillent sur le racisme médical en contexte obstétrical et gynécologique et on sait déjà qu’il existe un taux de morbidité, de mortalité périnatale mais aussi de violences obstétricales plus fort à l’encontre des patient.e.s noires. Des personnes d’orientation non-hétérosexuelle peuvent se faire refuser certains traitements, ou dans le cas de cette étude, se faire agresser sexuellement du fait de leur orientation sexuelle. Les personnes transgenres ou non-binaires peuvent aussi se faire refuser l’accès aux soins ou peuvent subir des chirurgies forcées non justifiées médicalement.

Roue de l’intersectionnalité proposée par Greta Bauer

On sait que les violences obstétricales et gynécologiques sont un phénomène important car elles peuvent entraîner des conséquences à long terme sur les patient.e.s, est-ce que tu pourrais nous parler un peu plus de ces conséquences ?

Oui, tout à fait. Ce qu’il est important de savoir, c’est que, si déjà subir des expériences de violences obstétricale et gynécologique peut être difficile, mêlant des sensations de perte d’autonomie, de perte de dignité, d’anesthésie émotionnelle, de honte, de culpabilité, elles peuvent aussi entraîner, comme tu l’as dit, des conséquences à bien plus long terme.

Dans mon mémoire, j’ai principalement utilisé la classification du Haut Conseil à l’Égalité entre hommes et femmes [8] pour proposer six formes de conséquences. Ces six types sont d’ordre psychologiques, physiques, gynécologiques, obstétricaux et médicales, affectives et familiales, sexuelles et reproductives ou encore professionnelles. Comme précédemment, je vais proposer les six types de conséquences et je les illustrerai avec des exemples de témoignages

Dans ton mémoire, tu as dit que tu t’étais beaucoup intéressée aux stratégies d’adaptation que les victimes mettaient en place pour s’en sortir. Maintenant, quels seraient tes conseils pour des personnes qui auraient pu subir des violences obstétricales ?

Les « conseils » que je proposerai ici sont plus des outils qui ont été mentionnés plusieurs fois par les participant.e.s à mon étude et qui ont semblé les aider à dépasser la violence et à se reconstruire. Après, ce sera forcément dépendant du contexte où les personnes vivent cette violence, de la violence subie et des conséquences qu’elle a pu entraîner.

En tous cas, trois outils principaux ont souvent été mentionnés : verbaliser la violence subie, rejoindre des réseaux de soutien et développer des stratégies individuelles ou collectives pour travailler la violence.

Quand on est victime de violence, verbaliser la violence subie peut nous aider à faire du sens, à mieux la comprendre et à la dépasser. Pour la verbaliser, on peut essayer de parler à des personnes de confiance (des amis, la famille, les partenaires) toutefois il se peut que ces dernières ne soient pas forcément réceptives ou compréhensives de la souffrance vécue. Il est donc important de ne pas rester seul.e et de trouver des ressources bienveillantes, sensibles aux expériences subies. De cette manière, il est possible de se tourner vers des organismes communautaires adaptés (CAVAC, Centres d’écoute et de référencement), des psychologues, des sexologues ou des intervenant.e.s psychosociaux.

Pour éviter de rester seul.e.s et pour retrouver des personnes qui ont vécu des expériences similaires, il est possible de rejoindre des réseaux de soutien. Il existe plusieurs réseaux sociaux où il est possible de partager son témoignage et de sensibiliser d’autres patient.e.s. Il est également possible de porter plainte (Ordre des médecins) et de médiatiser la violence vécue. Les victimes rapportent souvent avoir peur pour de potentielles futures victimes, surtout des plus vulnérables. Faire de la sensibilisation aux violences obstétricales et gynécologiques peuvent leur donner un sentiment de cohésion et la sensation que leur traumatisme a maintenant une utilité plus constructrice.

Face à un manque de ressources institutionnel pour accueillir cette forme de violence, les victimes pouvaient également développer des stratégies alternatives. Par exemple, plusieurs parlent du fait qu’elles peuvent travailler individuellement ou collectivement un certain lâcher prise avec l’expérience traumatique ou avec le regret. Beaucoup de patient.e.s rapportent avoir développé de nouvelles compétences pour éviter de retourner dans le domaine de la santé.

Tu parles du manque de soutien institutionnel, qu’est-ce qui selon toi, devrait être mis en place pour mieux prendre en charge les victimes de violence obstétricale et gynécologique ?

Même si de plus en plus de chercheur.e.s se mobilisent pour travailler la question, il serait vraiment important de développer une recherche intersectorielle sur la question.

Il serait aussi important d’améliorer les conditions de travail du personnel de santé pour leur permettre d’éviter de négliger leur patientèle ou leur offrir la possibilité d’avoir du temps, une formation et des infrastructures adaptées à leur emploi. Il serait important de prendre soin des soignants pour qu’ils puissent avoir leur maximum de conditions suffisantes pour, à leur tour, prendre soin de leur patientèle.

Ensuite, bien sûr, il serait important de former davantage le personnel de santé à ces réalités, à savoir les médecins, gynécologues-obstétriciens mais aussi les infirmier.e.s, les sages-femmes, les psychologues, les sexologues, les intervenant.e.s psychosociaux, etc.

Enfin, il pourrait être important d’offrir des services spécialisés aux personnes victimes de ces formes de violences spécifiques pour permettre un suivi adapté mais aussi une sensibilisation et prévention.

Bibliographie

[1] Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes. (2018). Actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical : reconnaître et mettre fin à des violences longtemps ignorées (2018-06-26-SAN-034). Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/sante-droits-sexuels-et-reproductifs/actualites/article/actes-sexistes-durant-le-suivi-gynecologique-et-obstetrical-reconnaitre-et

[2] d’Oliveira, A. F. P. L., Diniz, S. G. et Schraiber, L. B. (2002). Violence against women in health-care institutions: an emerging problem. Lancet, 359(9318), 1681-1685. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(02)08592-6

[3] Deiller, V. (2021). Le point du mari : une pratique controversée. Passeport santé. https://www.passeportsante.net/famille/accouchement?doc=point-mari-pratique-tres-controversee

[4] Swahnberg, K., Hearn, J. et Wijma, B. (2009). Prevalence of perceived experiences of emotional, physical, sexual, and health care abuse in a Swedish male patient sample. Violence and Victims, 24(2), 265 279. https://doi.org/10.1891/0886-6708.24.2.265

[5] Swahnberg, K., Schei, B., Hilden, M., Halmesmäki, E., Sidenius, K., Steingrimsdottir, T. et Wijma, B. (2007a). Patients’ experiences of abuse in health care: a Nordic study on prevalence and associated factors in gynecological patients. Acta Obstetricia Et Gynecologica Scandinavica, 86(3), 349 356. https://doi.org/10.1080/00016340601185368

[6] Teunissen, T. M., Rotink, M. E. et Lagro-Janssen, A. L. M. (2016). Gender differences in quality of care experiences during hospital stay: A contribution to patient-centered healthcare for both men and women. Patient Education and Counseling, 99(4), 631 637. https://doi.org/10.1016/j.pec.2015.10.033

[7] Vedam, S., Stoll, K., Taiwo, T. K., Rubashkin, N., Cheyney, M., Strauss, N., McLemore, M., Cadena, M., Nethery, E., Rushton, E., Schummers, L., Declercq, E. et GVtM-US Steering Council. (2019). The Giving Voice to Mothers study: inequity and mistreatment during pregnancy and childbirth in the United States. Reproductive Health, 16(1), 77. https://doi.org/10.1186/s12978-019-0729-2

Roue de l’intersectionnalité proposée par Greta Bauer https://cihr-irsc.gc.ca/f/52352.html

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